PARCOURS JOUR_Palombit

Texte de Philippe LOUGUET

Si, à l’occasion des dix ans de l’atelier Art Corpus, on jette un regard circulaire sur les dernières années de la production de Marie-Christine Palombit, on remarque instantanément le passage d’une esthétique du fragment à une recherche méthodologique d’une recomposition de corps.

Initialement les fragments sur formats carrés fonctionnent comme des « blocs de corps » autonomes. Mais leur autonomie est vite contredite. D’une part par les échanges de fluides, du fait de l’assemblage des papiers en carnets, et de l’épaisseur très fine du papier, qui laisse transparaître les contaminations d’une feuille à l’autre au moment où l’artiste les superpose. D’autre part par l’assemblage en ensembles de séries de supports de même tonalité et de même format, qui inscrivent de nouveaux liens entre les fragments, qui ne sont plus rattachés entre eux par le corps, mais bien par la peinture.

Dans la technique employée, que l’on retrouve dans maintes séries, telle Les fluos en 2010, ou encore Le chant des femmes en 2012, où les supports successifs se contaminent, on peut d’ailleurs envisager la trace comme une souillure fondatrice : celle de la naissance à la rupture du placenta, qui se rejoue à chaque superposition des traits, graphies, substances liquides, qui décantent sur le papier hyper mince.

On assiste alors à une recomposition en un nouveau corps, un corps-peinture qui avait motivé dès 2005 les installations, telle  » Les femmes qui marchent ». Ce corps-peinture est caractérisé par une mise en résonance des peaux, des rythmes, des frémissements que venaient souligner les corps nus des femmes déambulant parmi les œuvres multipliées en parois.
Cette installation insistait alors sur l’espace constitué par les fragments de corps-peintures accumulés et les corps réels en mouvement.

Au-delà, si l’on se réfère à la question, sans doute fondamentale que posait Jean-Luc Godard dans son film « Numéro deux »: « … et maman, c’est un paysage ou une usine ?.. » ce corps-peinture se lisant aussi comme paysage a donné naissance aux Paysages calligraphiques en 2010 et aux Itinéraires organiques en 2011, dans lesquels les fragments s’allient à des éléments de cartes, où le corps humain s’effaçait progressivement, même à l’état de fragment pour produire un nouvel espace pictural autonome.

Or, les dernières années ont été traversées par une nouvelle aventure mettant en jeu une installation, qui articule deux séries : Parcours spiral jour et Parcours spiral nuit. Cette installation, à l’inverse de celles de 2005, qui avaient motivé les films Les femmes qui marchent, insiste sur le temps et non plus sur l’espace. C’est désormais un temps cyclique qui est mis en jeu à travers la succession de figures de la déambulation et l’alternance du jour et de la nuit.
Il s’agit ici de méditer sur le lot commun des humains (la femme comme littéralement matrice de l’humain, ainsi qu’on peut le comprendre dans le livre d’Asger Jorn La genèse naturelle).
De ces femmes qui cherchent leur chemin dans la nuit et dans la lumière, on ne voit que les pieds, et parfois les mains. Les humains tout entiers dressés vers la lumière n’échappent jamais totalement à l’ombre qui les absorbe ; et les pieds avancent, trébuchent, retrouvent péniblement l’équilibre, reprennent leur marche, s’orientent à tâtons, illuminés de leur seule présence… C’est à cela que renvoie la technique des couleurs fluorescentes ; et les mêmes figures, qui se dévoilent en lumière par leurs couleurs froides, irradient dans l’obscurité, révélant le caractère sacré de cette marche ordinaire… C’est que l’humanité toute entière erre et s’accomplit dans le même temps. Ainsi, désormais la peinture révèle le cycle de la substance, grâce à la lumière noire, oxymore de l’énergie lumineuse.

En définitive, le corps-peinture peut alors renvoyer à la femme dans son entier. Ainsi, la dernière période, celle de la série Les femmes debout, reconstitue un nouveau corps à partir des fragments, et c’est désormais un corps mouvant qui se dresse. En effet, ce corps change à chaque instant, comme un paysage en mouvement, il n’est jamais deux fois le même, mais surtout les fragments qui le reconstituent ne sont pas dans un temps identique, un peu comme dans la Sybille de Lybie de Michel Ange, au plafond de la Sixtine, où le buste du personnage est dans un temps légèrement décalé par rapport aux jambes.

Ce corps qui se recompose sans cesse dans les cadavres exquis est encore un nouveau corps : un corps-monstre qui résonne avec la part secrète des femmes, tout ce qui renvoie à leur hyper organisme, et dont les menstrues et la difformité de la grossesse témoignent… Tout ce qui inquiète et dérange traditionnellement la terrible sécheresse des mâles.

Philippe LOUGUET, Professeur-Chercheur-Historien et Critique d’Art